Jane Kramer

Prix Européen de l’Essai Charles Veillon 1992, pour
Sonderbare Europäer, tome I, Paris, Grasset & Fasquelle, 1990
Des cités et des hommes, tome II, Paris, Grasset & Fasquelle, 1991

 

Jane KramerLa Fondation Charles Veillon a attribué son Prix Européen de l'Essai Charles Veillon 1993 à Jane Kramer, à l'occasion de la récente parution chez Eichborn à Francfort de Sonderbare Europäer dans la collection Die Andere Bibliothek que dirige Hans Magnus Enzensberger.

Par cette récompense, le jury aimerait souligner l'intérêt et l'originalité des essais de Jane Kramer présentant l'Europe et les Européens aux lecteurs du New Yorkermagazine dont elle est la correspondante à Paris depuis plus de vingt ans. Aussi bien Europeans, paru aux États-Unis en 1988, que Sonderbare Europäer, cette année, proposent une galerie des meilleurs portraits d'Européens peints pour le public américain par Jane Kramer, un remarquable travail d'interprétation du vieux monde fait à l'intention de ses concitoyens d'outre-Atlantique.

Dans la grande tradition des reportages qu'Henry James consacra aux Européens au siècle passé, Jane Kramer porte ainsi un œil d'anthropologue sur les mœurs et les coutumes des Européens et – à travers l'étude objective de personnages vivant les déchirements du continent au quotidien – cherche à faire saisir la commune identité des habitants de la région. L'étude minutieuse des faits n'aveugle pas la femme écrivain, mais au contraire lui permet de concentrer la description sur le détail significatif qui illuminera une attitude, fera parler un comportement et provoquera la sympathie du lecteur pour un être spécifique, à la fois proche et lointain.

À sa manière, Jane Kramer réinvente le reportage littéraire, journalisme de la durée qui, au-delà de l'événement, repère les permanences de société qui feront qu'un texte ne vieillira pas malgré le changement des situations. À ce titre, chacun de ses textes est un essai avant que d'être un long article suscité par l'émotion de l'instant. Certes, l'émotion est sous-jacente, l'auteur s'imprégnant de son sujet au travers d'une documentation fouillée, collectée sur place. Mais la distanciation reste voulue par rapport à la matière décrite, ce qui permet un style direct, précis, essentiellement objectif – qu'animent souvent des remarques rapportées sous forme de dialogue, ceci sans artifice romanesque ni calcul littéraire apparent.

Le choix des personnalités emblématiques méritant documentaire ne relève cependant pas du hasard et reste marqué par le tempérament de l'auteur et son empathie pour les déracinés – la Portugaise vivant en France, le Bosniaque en Suède ou le Calabrais en Lombardie. À croire que l'Américaine vivant en Europe participe elle aussi de difficultés d'intégration à un monde trop souvent absurde. À vrai dire, tous les sujets de Jane Kramer sont à la quête de destins à la hauteur d'ambitions qui cherchent à compenser une situation d'origine peu favorable. Leur histoire est celle d'une lutte pour affirmer leur identité à travers le travail, les succès d'estime ou les déconvenues – chacun tissant la trame de son existence en jouant des valeurs où se reconnaît la société en Europe, argent bien acquis ou aristocratie du savoir, par exemple.

Ainsi, de visage en visage, se dessine peu à peu un regard original sur l'Europe, une Europe exotique constituée d'Européens moyens, à la ville ou à la campagne; ce portrait, fait de notations rapides et précises, met en ombres et lumières les appartenances finalement provinciales des gens de ce continent. Les Européens de la périphérie – géographique ou intellectuelle – font la diversité de l'Europe de Jane Kramer, un continent dur et souvent factice malgré sa générosité et ses beautés, un continent dont les métissages restent la base du développement.

Jane Kramer a été formée aux États-Unis, à Vassar College et à l'Université Columbia de New York, avant de s'établir en Europe en 1963 comme journaliste et correspondante du New Yorker – où elle tient depuis la rubrique Letter from Europe. Professeur de journalisme invitée à Princeton (1989) et à Berkeley (1993), elle a aussi reçu en 1981 le Prix américain du livre (National Book Award) pour son ouvrage The Last Cowboy et le Prix national des revues (National Magazine Award) pour son essai In the South Bronx en 1993. Engagée dans la défense de la parole et de la culture, elle fait partie de nombreux comités d'écrivains, de critiques et de journalistes et partage son temps entre Paris, la Toscane et New York quand elle ne voyage pas pour ses recherches.

Outre ses nombreux articles parus dans le New Yorker, The Morningsider, The Village Voice, MS, HG, The Chicago Tribune Book World, Food and Wine, Le Point, Les Nouvelles Littéraires ou Transatlantik, Jane Kramer a publié de nombreux ouvrages.

 

Allocutions, laudatio et conférence de  la lauréate :

 

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Publié par la Fondation Veillon le 01 mars 1993