Motivations du Jury

Prix Européen de l'Essai Charles Veillon 2012: Heinz Wismann

Par Jean-Pierre Hocké
Membre du jury


En 1989, la chute du Mur de Berlin, conduisait le Président américain, puis les Nations Unies à prophétiser la naissance d'un «nouvel Ordre mondial» aux multiples facettes politique, économique, environnemental et éthique. À l'évidence, cette chrysalide, brièvement, entraperçue, au terme de l'interminable glacis de la guerre froide, tarde, encore aujourd'hui, à devenir papillon!

Dès cette époque, le Jury du Prix Veillon, au gré des sorties littéraires, s'apercevait que l'essai éprouvait la même difficulté à dessiner les contours de l'univers post-moderne. Une majorité d'ouvrages, le plus souvent remarquables par le regard jeté sur le passé, n'éclairaient, cependant, que le chemin parcouru. Quant aux quelques essayistes, plus rares, qui scrutaient les nouveaux horizons, ils éprouvaient, telle la chrysalide de tantôt, la même difficulté à séparer les scories du temps révolu, des pépites nouvelles, d'un titre incertain.

Enfin, dès lors que notre Jury honore un essai européen, il est conduit, s'interdisant tout militantisme, à mettre les ouvrages en lice en résonnance avec l'Idée de l'Europe.

À cet égard, comment ne pas évoquer, brièvement, ce dernier dimanche d'élections en Italie: le refus catégorique, d'une majorité de citoyennes et citoyens (les votes en faveur de Pepe Grillo + les abstentions), d'accorder leur confiance au personnel politique national et européen en place. Certes, cette brutale mise en congé est réductrice des raisons plus complexes qui ont conduit à ce résultat; reste que le basta le plus cinglant n'est pas issu des adhérents d'un parti, mais bien des sympathisants d'un mouvement populaire: le temps des citoyens serait-il venu?

Cette interrogation me permet la transition vers l'essai primé du Prof. Wisman.

Pour le Jury, Penser entre les langues est ce précieux ouvrage qui tombe pile à la charnière de deux époques: l'une peine à s'effacer, la nouvelle doit encore convaincre et mobiliser les volontés pour basculer, de plain-pied, dans l'ère nouvelle. Dans l'intervalle, les résistances s'aiguisent, les solidarités s'émoussent; comment, dans ces conditions, passer l'épaule?

L'absence de perspective qui accable tant d'Européens, jeunes et moins jeunes, les fait basculer du désespoir vers la colère: l'altérité redevient le bouc émissaire expiatoire.

C'est à cette jonction cruciale, où des démons trop connus sont aux aguets, que vous, cher Heinz Wisman, prenez angoissés et révoltés par la main et les invitez à revisiter l'Olympe grec. Fort de votre étonnante méthode d'interprétation, pile inépuisable de votre réflexivité — qui puise son originalité aux sources de la philosophie aussi bien que de la linguistique —, aimez-vous rappeler, vous démontez pour eux la prodigieuse horlogerie de l'Olympe aux complications infinies. Les interactions des dieux et déesses, souvent erratiques, contraignent Zeus à des coups de barre incessants pour lui permettre, en Maître de l'Olympe, de maintenir le cap qu'il s'est fixé. Ainsi, vous faites jaillir des métaphores olympiennes les vérités qui fondent un des piliers de notre culture; elles s'avèrent d'une actualité éclatante. En nous les réappropriant, elles guideront notre quête de nouveaux modèles sociaux aptes à favoriser des relations apaisées, ouvertes sur l'écoute de l'Autre et plus respectueuses de sa dignité. Bref, de nous imprégner de ce que Jan Patocka  appelle le souci de l'âme.

L'urgence d'y parvenir est extrême: l'identité et l'altérité, à nouveau, s'affrontent rageusement. Aiguillonnée par la crise économique et sociale, l'exclusion qui, dans un premier temps, frappe l'étranger indésirable, dresse, aujourd'hui, les groupes sociaux, voire religieux, d'une même nation, les uns contre les autres.

Vous nous rappelez le combat de Zeus pour maintenir l'équilibre entre le Même et l'Autre.

À l'origine, dites-vous, s'oppose deux puissances qui peuvent se définir, dans leur caractère propre, par l'affirmation de la différence radicale (Terre directement issue de Chaos) et par l'affirmation de l'identité absolue (Ciel issu de Terre et s'identifiant à elle comme son double parfait) — je vous prie d'excuser ces raccourcis téméraires, cependant, temps imparti oblige — le conflit initial, ajoutez-vous, maintenu désormais dans les limites du cosmos naissant, va rebondir d'étape en étape, chaque fois sous l'investigation de Gaïa. Vous concluez: la vérité qui se dégage de cette succession d'épisodes, scandant la généalogie des dieux, (…) indique que la lutte que se livre l'identité et l'altérité conceptualisées en le Même et l'Autre, ne peut être apaisée que si l'Identité souveraine accueille en son sein l'Altérité rebelle, en lui permettant de s'affirmer sous forme de plusieurs identités relatives.

Nous voici plongés au cœur d'un des  dilemmes majeurs dans lesquels se débat l'Europe en devenir. Alors que trop de nationaux rejettent l'exilé de l'intérieur ou d'ailleurs en quête d'accueil et d'intégration, les autorités des États membres de l'Union européenne, leur emboîtant le pas par démagogie, s'escriment à refiler ce malheureux au voisin, faisant fi de la solidarité qui sous-tend les accords migratoires européens. Scandalisés, des milliers d'autres citoyennes et citoyens en appellent au ciel: Zeus reviens, ils sont devenus fous!

Lâcheté! Zeus ne reviendra pas! C'est à nous, Européens, de retrouver les vertus et le sens commun qui nous permettront d'équilibrer, dans la durée, la relation, par essence conflictuelle, entre l'identité et l'altérité. Y parvenir ouvre sur l'Avenir, y renoncer sur la ruine; le passé l'a tragiquement démontré.

Vous dévoilez, ainsi, cette reconquête: c'est le Même et l'Autre qui s'affrontent dans une lutte qui doit être, d'une certaine manière dénouée, pour que le malheur ne puisse triompher, soit sous forme du Même, qui écrase toute altérité et stérilise, soit sous la forme d'une prolifération monstrueuse de l'altérité.

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Cher Heinz Wisman, d'une part, vous nous engagez à nous remettre en situation dans notre rapport avec autrui en intégrant la lutte sans fin entre l'identité et l'altérité et la nécessité vitale de la dénouer pour que le malheur ne puisse triompher. L'ignorer peut rendre oppresseur ou rebelle forcené; médiateur, certainement pas.

D'autre part, afin de prendre conscience de ce qui conditionne le discours et le comportement d'autrui, lorsqu'il s'exprime dans une autre langue que celle que je pratique et se meut dans un environnement différent du mien, vous nous invitez au cheminement initiatique qui nous permettra, à notre tour, de nous mouvoir entre les langues, passage obligé, avant, finalement, de parvenir à penser entre les langues.

Pour donner, à nos amis qui vous célèbrent ce soir, une illustration de ce qu'il convient d'entendre, je me permets de citer des extraits de votre analyse comparative des vocables de Liberté et Freiheit.

La liberté, au sens étymologique, dites-vous, participe en français de la relation du pater familias à ses fils; on n'est libre que dans la mesure où le père nous protège.

Le terme allemand Freiheit provient du lien d'amitié noué entre les frères, qui, en cas de guerre, s'enchaînaient et se ruaient sur les légions romaines. Chacun était garant de l'autre, mais tous signifiaient aussi par cet enchaînement le refus de l'esclavage.

Au terme de votre prospection comparative entre l'ordre vertical français et celui, horizontal allemand, vous concluez en privilégiant la communauté horizontale:  le ciment de cette communauté n'est pas fourni par l'évidence d'une origine partagée, mais par l'analogie du geste. Et c'est cela, ajoutez-vous, qui pour moi, constitue l'objectif même de l'enseignement. Sa finalité est la Freiheit; il ne s'agit pas de former des disciples appelés à remplacer la figure paternelle de l'enseignant ou à rester disciples, mais des frères qui agiront dans d'autres domaines, travailleront d'autres matériaux, mais se reconnaîtront dans cette analogie du geste.

Vous prenez soin … d'insister avec force qu'il n'y a rien d'élitiste dans cette formation, car, ajoutez-vous, je ne parle pas ici de génie, mais d'éducation.

Il me faut avancer: comme pour les romans, il serait, chers amis réunis ici ce soir, indécent de vous dévoiler les superbes pépites que seule une lecture attentive de l'ouvrage de Heinz Wisman vous permet de découvrir. À coup sûr, la passion vous saisira lorsque vous comprendrez que le lauréat, loin de se limiter à vous enseigner une méthode, vous entraîne vers les sommets d'un idéal, lorsqu'il clame: «Entre les langues» c'est la Pentecôte.

Mais encore, vous interrogez-vous?

Il faut accepter – au risque d'être grandiloquent – que l'aventure humaine consiste à explorer toutes les divergences possibles, elle va toujours dans la séparation. … L'être humain va toujours se séparer et donc multiplier les nuances. La véritable créativité humaine, c'est cette prolifération de différences. Revenant aux langues qui expriment ces différences, vous enchaînez: … je ne suis pas pour le retour à l'avant Babel, mais pour la prolifération des langues. Loin d'être une punition, c'est au contraire un destin prometteur

… Je suis pour la Pentecôte, quand les Apôtres parlent «en langue» … En revanche, il faut que cette prolifération ne nous prive pas de la relation à l'humanité entière qui suppose  que l'on entende ce qui se dit dans ces différentes langues. D'où la nécessité de la Pentecôte, ceci en dehors de toute adhésion religieuse, précisez-vous, puis vous parachevez ainsi:

C'est une merveilleuse parabole. Parler  «en langue» c'est fantastique. Il faut un miracle, la petite flamme qui descend, pour que, tout en parlant «en langue», tout le monde se comprenne.

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Mmes et MM, vous aurez compris qu'en cette période que chacun souhaiterait plus riante, mais où la méfiance et l'exclusion voire l'appel à la violence distendent ou explosent les rapports humains et entre États, l'essai du Professeur Wisman  vient, à point nommé, rappeler les conditions d'un apaisement indispensable, prélude au rétablissement du dialogue quand chacun se remettra à l'écoute de ses voisins, proches ou éloignés.

«Penser entre les Langues», cette divine surprise qui fait comprendre à qui veut bien l'entendre que l'identité européenne*  que les dirigeants successifs de l'Europe, en vain, tentaient de faire surgir du passé pour unir leurs nations, en vérité, se niche dans le futur et n'émergera que de sa conquête concertée et obstinée par les Européens, eux-mêmes. Comment?

Cher Heinz Wisman, pour y parvenir, vous combinez avec un rare bonheur un rappel qui puise sa source au tréfonds de la civilisation occidentale et un projet de formation essentiel: la lutte que se livre l'identité et l'altérité avec une méthode d'éducation visant à penser entre les langues. Vous mobilisez, non les élites, mais, en priorité, les jeunes dès leur entrée en scolarité. Vous leur confiez, me semble-t-il, la responsabilité de se muer, à travers toute l'Europe, en une communauté d'esprit destinée à forger cette identité européenne si insaisissable à ce jour.

Quel formidable défi, quelle perspective exaltante pour ces générations européennes à venir, fortes d'une identité partagée et vécue, effaçant nos ornières passéistes, et à l'assaut de leur destin.

Mmes et MM, je vous parlais d'une divine surprise! Cher Heinz Wisman, respect et gratitude pour en être le démiurge.

 

* En 1973, les chefs d'État et de gouvernement endossaient une Déclaration sur l'identité européenne

 

Publié par la Fondation Veillon le 29 septembre 2013