Laudatio pour Heinz Wismann

Prix Européen de l'Essai Charles Veillon 2012

Par Dominique Bourel
Directeur de recherche au CNRS (Paris Sorbonne)
Institut für Kulturgeschichte (Humboldt Universität)


C'est toujours un plaisir de parler des gens qu'on aime en leur présence. Cela évite la nécrologie! J'ai eu le privilège d'avoir Heinz Wismann comme enseignant à la Sorbonne à partir de 1971 – nous avions les cheveux plus longs et plus... noirs – et j'ai suivi ses séminaires à l'ENS; tout ce qui concerne sa vie d'avant, je le sais parce qu'il m'en a dit et ce que j'ai appris par mon travail sur l'histoire de la pensée allemande. Depuis plus de trente ans, pas un mot que je n'écris ou ne prononce sans me demander ce qu'il en pensera! Et je ne suis pas le seul dans ce cas.

Né en 1935 il a longtemps habité à Berlin Steglitz au croisement de la Kantstrasse et de la Lessingstrasse! Père blessé en 1914, francophile, excellent connaisseur des cathédrales françaises sur lesquelles il rédigea sa thèse, il sera un court moment – sa première femme était juive – embrigadé par les maîtres de l'heure puis expédié sur le front de l'Est. Il meurt dans un camp particulièrement sinistre à Workuta près du cercle polaire. Heinz Wismann a évoqué avec pudeur – par exemple lors de la sortie du film La chute, l'enfance à Berlin – les bombes, les caves et les couloirs de métro dans une ambiance crépusculaire. Puis la fuite avec sa mère et sa sœur dont je salue la présence. Lui, le petit protestant berlinois se retrouve après la guerre dans la catholique Munster puis, lors de ses études à Berlin, c'est la rencontre décisive avec Jean Bollack qui vient de nous quitter. Le travail commun sur les textes présocratiques, les trop rares publications bien connues de nous tous ici et surtout les qualités de pédagogue exceptionnelles vont irriguer une partie de la science française. Toujours disponible pour aider une traduction, rédiger une recommandation, peaufiner un plan de thèse ou d'ouvrage, affûter une conférence, donner un coup de main pour un colloque ou relire un exposé de candidature il a été, et est encore pour nous, un génie tutélaire jamais très loin de nos travaux. Pensons enfin à l'excellente collection, Passages, qu'il a concue et longtemps dirigée, dans laquelle plus de 150 volumes témoignent d'une inlassable curiosité et d'une aide constante aux jeunes auteurs. Mais son influence opère aussi in partibus infedelium, de Moscou à Jérusalem, en passant par Francfort sur l'Oder – il est à l'origine de la Viadrina – et de Heidelberg où il a longtemps dirigé la FEST.

Ce qui nous frappa d'abord, c'était l'incroyable exigence qu'il nous a transmise du travail, tel un militant, sachant qu'il s'agissait pour nous de la seule façon de pouvoir lutter avec les privilégiés des grandes écoles surtout en temps de disette de postes dans les établissements d'enseignements supérieurs.

J'ai suivi ses séminaires d'allemand philosophique et j'ai pu écrire ma maîtrise sous sa direction avant d'aller étudier en Allemagne, en grande partie grâce à lui. En effet, non seulement il nous conseillait un ou deux ans d'études en Allemagne, mais encore son carnet d'adresses et son réseau DAAD, Humboldt, etc. faisaient qu'on pouvait sans trop de difficulté avoir une bourse pour étudier dans une université allemande dont la richesse des bibliothèques est encore aujourd'hui bien connue. Pour notre génération, ce fut décisif et dans celle dont je fais partie assez peu sont restés sur le bord de la route. Il y en a même un qui est devenu ministre du gouvernement de Jean-Pierre Raffarin, c'est tout dire.

Il y eut très vite une sorte de confrérie secrète aisément reconnaissable, aux ouvrages que nous lisions sur ses conseils, Das Universal Allgemeine, L'Aristotele perduto e la formazione filosofica di Epicuro et autre Nous und Arete bei Plato und Aristoteles. Une véritable garde rapprochée s'est constituée d'étudiants et d'auditeurs ayant souvent largement dépassé le besoin d'un certificat ou autre unité de valeur, qui se rendait à ses séminaires. Cette confrérie existe encore aujourd'hui, elle s'est simplement déplacée boulevard Raspail où, même jeune retraité il continue d'assurer son enseignement à l'EHESS.

Dans une époque où la "culture-cadre" faisait rage, ainsi que la foi dans la toute puissante économie, il fut un des seuls à nous enseigner l'exigence de la pensée, entée bien entendu sur une connaissance philologique des textes qui permet d'éviter de se faire induire en erreur par une édition fautive, une traduction approximative ou une tradition, scolastique, politique ou philosophique. C'est ainsi que nous avons appris ou approfondi le grec et le latin, quelques langues européennes et, dans mon cas, même l'hébreu.

En effet il avait accès,  par son long compagnonnage avec Jean Bollack, au continent perdu de la passion judéo-allemande dont il nous distillait les effluves les plus remarquables dont les noms de Walter Benjamin, Gershom Scholem, Franz Rosenzweig, Paul Celan, Peter Szondi, étaient à l'époque parfaitement inconnus en France. Un des pionniers à enseigner Walter Benjamin, il nous fit lire à peu près toute cette galaxie inoubliable: ajoutons bien entendu Theodor Adorno, Max Horkheimer, Hans Jonas, Eric Weil, dont les œuvres sont au centre des débats philosophiques actuels. Mais il reste surtout un impitoyable lecteur de texte et dissèque depuis de longues années avec nous ou plutôt devant nous,  autant Kant que Hegel, ces chers Grecs que Schopenhauer ou Rickert. Les noms magiques de Diels Kranz, Cohn Wenland, de von Arnim ou de Mommsen nous ont ouvert un monde et... donné les clefs du bonheur de l'intelligence.

La philologie cela sert à faire la guerre – je fais allusion au célèbre pamphlet de Victor Bérard Un mensonge de la science allemande – mais aussi à réussir ses examens. Il fallait tenter d'harmoniser le travail de fourmi avec le regard d'aigle! Libérer les variantes, c'est libérer la pensée. Il a été et continue d'être un passeur entre la France et l'Allemagne – pensons ici à votre tradition d'Albert Béguin à Philippe Jaccottet – alors que nous fêtons cette année les anniversaires du traité de l'Élysée et de la création de l'Office Franco-Allemand pour la Jeunesse. Il vient de nous offrir un superbe livre qui nous permet d'être ensemble aujourd'hui à Lausanne, autant une méditation qu'une partie de son histoire, au titre étonnant, Penser entre les langues, n'est-ce pas, plus que jamais, notre tâche pour l'avenir?

 

Publié par la Fondation Veillon le 28 septembre 2013