Discours de proclamation

Prix Européen de l'Essai Charles Veillon 2012: Heinz Wismann

Par Pascal Veillon
Président de la Fondation


«Le véritable intérêt d'une langue est qu'elle ne coïncide pas avec une autre et qu'elle oblige à naviguer entre les deux pour éprouver cette tension entre deux manières de se rapporter à la réalité.» Cette phrase de votre livre, cher M. Wismann, nous emmène naviguer loin des rivages rassurants de nos identités figées.

Avant de vous lire, je pensais naïvement que l'intérêt d'une langue, comme vous le dites, était essentiellement pratique: communiquer les uns avec les autres, grâce à cette prodigieuse faculté humaine qu'est le langage, ce que vous nommez un peu plus loin l'exploit linguistique. Vous nous faites découvrir que le langage a un intérêt supérieur: la manière dont il forge notre pensée et notre rapport à la réalité. Comme Herder le disait: chaque nation parle en fonction de ce qu'elle pense et pense en fonction de ce qu'elle parle¹.

Vous le précisez dans la suite de votre phrase: naviguer entre les langues, c'est avoir deux manières de se rapporter à la réalité non pas sur le mode du reflet, où la langue reproduirait simplement, mais sur le mode de la création de la réalité…² Je pense à cela en contemplant mes petits-enfants acquérir le langage. Huit d'entre eux sont bilingues, car ils ont la chance d'avoir des parents de langues maternelles différentes. En nommant tout ce qui les entoure, ils créent la réalité tantôt dans une langue, tantôt dans l'autre. Mais pas sur le mode du reflet, dites-vous bien. Sans traduire, spontanément. Ne sont-ils pas une illustration de la navigation que vous appelez de vos vœux? Cette faculté d'intégrer dans son langage deux cultures différentes est chargée de promesses, pour les individus comme pour la société.

Le mot bien connu d'Umberto Ecco: la langue de l'Europe, c’est la traduction³ prend sens dans la navigation où vous nous entraînez. Le Prix que vous recevez aujourd'hui est européen. Cet adjectif décrit avec bonheur votre démarche et votre œuvre.

Cher M Wismann, je suis très heureux et honoré de vous accueillir ce soir. Mais j'aimerais inclure dans cet accueil une personnalité qui aurait dû être avec nous aujourd’hui: Jean Bollack, qui a quitté ce monde peu après avoir reçu et accepté notre invitation à participer à cette cérémonie. Vous parlez si souvent dans votre livre de la forte influence qu’il y eue sur vous que l’on ne peut pas vous recevoir aujourd’hui sans accompagner notre accueil… d'une larme.

 

1 Auch eine Philosophie der Geschichte zur Bildung der Menschheit, 1774
2 Penser entre les langues, p. 85
3 Phrase prononcée lors de la conférence que Umberto Ecco a donnée aux Assises de la traduction littéraire en Arles, le 14 nov. 1993

 

Publié par la Fondation Veillon le 28 septembre 2013